Vai all'homepage del Messaggero Vai all'homepage della Basilica

Mars 2001
Vai al sommario
n. 1172


LE PROJET CARITAS 13 JUIN 2014
La Basilique de saint Antoine
Casa del Pellegrino

Dossier spécial

Negro Spirituals

Le chant de libération des esclaves noirs d’Amérique

Bruno Chenu, frère assomptionniste et auteur d’ ouvrages théologiques, vient de publier chez Bayard Presse Le grand livre des Negro Spirituals... La musique noire américaine est très riche. Le livre, centré sur l’esclavage, s’arrête à 1865.

de Propos recueillis par Evelyne Sellés-Fischer

Le Messager. Pourquoi cet ouvrage ?

Bruno Chenu. Depuis 35 ans, nous n’avons pas eu en France un livre important sur les Negro Spirituals. J’espère que ce livre servira de référence pendant un certain temps.

– Vous avez fréquenté la théologie noire et l’expression de la foi des africains américains, comme vous dites, pour ne pas dire afro-américains.
– Aujourd’hui, dans la langue américaine, les noirs se nomment africains américains pour que nous entendions bien qu’ils sont et africains et américains, que cette tension entre deux identités est constitutive de leur être.

D’où venaient ces noirs débarqués en Amérique du Nord?
D’Afrique. Au début, ils ne sont pas esclaves. Que des colons occidentaux chrétiens aient introduit cet esclavage est un fait troublant de l’histoire occidentale. Il y a un motif économique, la main d’œuvre. Et ce mépris à l’égard de la race noire (déjà connu à la fin du Moyen Âge en Europe) qui habitait les colons anglais et qui a autorisé cette situation sans trop de questions de conscience. Les Etats les uns après les autres ont décidé de l’esclavage des Noirs. L’Amérique du Sud en a reçu beaucoup plus que l’Amérique du Nord ! Les Noirs, esclaves à partir de 1680, le resteront jusqu’en 1865.

Quand le milieu blanc anti-esclavagiste commence-t-il à réagir ?
Il y a toujours eu des voix isolées. Les quackers ont dénoncé l’esclavage dès la fin du XVIIe siècle en disant que christianisme et esclavage sont incompatibles ; méthodistes et baptistes voulaient le dénoncer, mais à partir du moment où ces Eglises ont réussi, les chefs n’ont plus osé le contester ouvertement. Planteurs et responsables d’Eglises ont adopté un discours lénifiant et tenté de justifier bibliquement l’esclavage.

Il y a eu rencontre des religions africaines anciennes avec le christianisme...
Les propriétaires d’esclaves, pas très convaincus, peu assidus à l’église, n’ont pas été vigoureux dans l’évangélisation. De plus, instruire les esclaves pouvait les rendre conscients de leur situation et la foi chrétienne induire la libération. A partir de l’organisation du mouvement abolitionniste au Nord dans les années 1830, les gens du Sud autorisent la christianisation des esclaves en tentant de légitimer l’esclavage par l’argument biblique.
A partir des patriarches, du peuple d’Israël autorisé à asservir des peuples ennemis ou voisins, du silence de Jésus (c’est facile de faire parler le silence de Jésus !), de Paul qui dit de rester dans la condition où l’Evangile vous a trouvés : Esclaves restez esclaves, soumis à vos maîtres . Ça, les esclaves des Etats-Unis l’ont entendu dans les prédications des Eglises blanches au XIXe siècle ! Le christianisme ne les a pas séduits tout de suite.
Quand la référence africaine s’est un peu effacée, et grâce à un besoin religieux inhérent à la société africaine, ils ont cherché une expression religieuse et se sont rapprochés du christianisme. La véritable christianisation se fera après la guerre de Sécession. La communauté des esclaves a tenu le choc, s’est trouvé une identité, a pu s’exprimer, par le biais du christianisme.

Quelle fut la réaction des opprimés à la mollesse des Eglises et la justification par la Bible ?
Ils estimaient qu’il y avait contradiction entre ce qui était dit le dimanche et ce qui était pratiqué la semaine. Venant d’une tradition orale, le livre les a fascinés. Dès qu’ils pouvaient lire, ils lisaient la Bible. Ainsi s’est faite l’instruction des grandes figures de leur communauté. Ils ont découvert que le discours du maître n’était pas fidèle à la Parole de Dieu. Les Blancs avaient fait le tri, ils ont fait le leur en repérant les situations d’oppression où Dieu libérait son peuple. L’Exode est donc devenu figure fondamentale mais aussi Daniel, Jonas… Ils avaient du mal avec Paul qui avait demandé aux esclaves d’être soumis. Ils ne retiennent qu’une scène chez Paul, celle de la prison avec Silas : le Seigneur vient le délivrer.
Leur destin s’est joué dans la Parole du Dieu qui est du côté des opprimés. C’est ce christianisme de libération qui a été accueilli par les esclaves, pas le christianisme de soumission prêché par les Blancs.

Il y a eu faillite des religions africaines. Ils ont réagi en disant : les dieux nous ont laissés tomber …
Oui… si les choses se passent comme ça, c’est que le Dieu des Blancs est plus fort. La religion africaine est une religion de la vie, de la fécondité. Si l’expérience est celle de la mort, il faut chercher la vie ailleurs. De plus, ces esclaves ne parlaient pas la même langue, venaient d’ethnies, de pratiques religieuses différentes. On a repéré sur le sol américain des pratiques religieuses africaines, de magie, des traces d’esclaves musulmans. Peu à peu, le phénomène religieux majeur devient l’adhésion au christianisme dans une expression orthodoxe , sans hérésie. Une foi biblique intense et personnelle.

Il y a paradoxe entre la conversion individuelle indispensable dans le style évangélique et la nécessité de la vie communautaire en Eglise.
La prédication des communautés évangéliques était centrée sur la conversion personnelle. Mais un chrétien seul est un chrétien en difficulté. Les esclaves ont eu des expériences différentes selon les modes de rassemblement. Il y a eu trois cas intéressants. Une église bi-raciale : à l’invitation des maîtres, les esclaves se retrouvent dans la même église, à l’arrière mais participant au même culte. Puis avec les réveils religieux naissent des églises indépendantes, avec des noirs libres. Lieux importants pour la vie communautaire, elles ne se contentent pas de la religion et accueillent les esclaves en fuite, organisent des coopératives.

– Un rôle économique, politique et social dont Martin Luther King est l’aboutissement avec le mouvement des Droits Civiques…
Oui. Troisième cas : les esclaves organisaient des rassemblements nocturnes clandestins dans les plantations, où ils exprimaient leur foi africaine et chrétienne. Des personnalités y ont émergé. Prière, chant et prédication se sont élaborés dans ce creuset nocturne.

Pour un africain, musique, chant, et danse font partie de l’expression de la foi.
Pas de distinction corps-âme, spirituel-temporel, monde terrestre-monde céleste, la foi prend l’être tout entier.

– La prédication se ressent de ce rôle social et politique de la foi et du texte biblique. Qu’en est-il du Negro Spiritual ?
Le chant en Afrique accompagne tous les moments de la vie. Être africain, c’est avoir le sens du rythme, de l’improvisation et du dialogue entre soliste et chœur, caractéristiques de cette musique. Le Negro Spiritual a des racines africaines. Quand les Noirs utilisent un chant blanc, ils le malaxent : des méthodistes se plaignent de ne pas reconnaître leurs chants. Les Noirs ont entendu chanter les Blancs, ça leur a plu, ils ont assimilé les allusions bibliques. Se produit un syncrétisme entre sensibilité africaine et musique importée par les Européens. Le chant des esclaves veut exprimer l’humanité des Noirs dans l’oppression, et l’espérance du croyant : l’histoire n’est pas entièrement définie par le fouet du maître, il y a un maître minuscule qui s’occupe des plantations et un Maître majuscule, juge de l’histoire et du maître minuscule.

– Les Negro Spirituals sont un langage codé ?
On ne peut pas dénoncer l’esclavage, alors on parle de l’Egypte et de Pharaon qui, pour les esclaves, sont aussi réels que les Etats-Unis. C’est l’intervention réelle de Dieu dans l’histoire. S’Il a délivré Daniel, pourquoi ne me délivrerait-il pas moi et mon peuple, aujourd’hui ?

Les Noirs qui transformaient les musiques des blancs se sont également saisis d’anciens cantiques pour leurs paroles. Aujourd’hui encore la Gospel Music, influencée par l’époque moderne, utilise des textes en rimes vieux de deux ou trois siècles. Il y a paradoxe entre les deux. C’est le phénomène du camp meeting ...
Lors de la deuxième vague de réveil religieux, on a organisé notamment à l’ouest, de grands rassemblements de Blancs et Noirs avec des prédications enflammées et une invitation à la conversion. On chantait beaucoup, ça pouvait durer deux ou trois jours On a parlé de foires à la conversion. Les Noirs ont emprunté aux Blancs mais les Blancs aussi ont été influencés. Il y a eu fécondation mutuelle et les musiques ont évolué dans l’interaction entre Blancs et Noirs.

– Ce mixage est un phénomène unique. C’est l’image de la foi des Noirs, le Dieu des Noirs, les thèmes bibliques des Noirs ?
Ces chants expriment une volonté de libération. Les termes bibliques valent en eux-mêmes mais la dimension de l’Exode cache l’aspiration à la libération. Le Dieu africain prend les traits du Dieu de Jésus, tout-puissant, compagnon de lutte. Jésus est le nouveau Moïse. Moïse est parfois plus important que Jésus. Jésus, à qui l’on peut se confier, qui lutte contre l’oppression, est surtout celui qui a souffert la Passion. L’esclave est ému au texte et aux chants de la Passion. D’où le fameux Were you there ? : Etiez-vous là quand ils ont crucifié mon Seigneur ? . La véritable raison de la conversion des esclaves est que la religion africaine ne rendait pas compte de leur souffrance alors que le christianisme l’intégrait. Des siècles après, leur souffrance trouvait sens dans la Passion du Christ. Elle n’est pas simplement doloriste mais traduction d’une espérance : Dieu n’a pas laissé au tombeau son fils Jésus.



© 2014 PPFMC Messaggero di S.Antonio Editrice
Via Orto Botanico 11 - 35123 Padova (Italy) - P.Iva 00226500288
email:info@santantonio.org