La Résurrection d’Issenheim
Le retable est réalisé vers 1512 pour l’hôpital des Antonins à Issenheim, près de Colmar. La commande vient du supérieur de cet ordre hospitalier, engagé dans l’accueil et le soin des malades.
Un retable pour les malades
Les Antonins prennent en charge les victimes du « mal des ardents », ou « feu de saint Antoine », provoqué par l’ergot du seigle, un champignon qui contaminait le pain. La maladie entraîne des brûlures intenses, des troubles nerveux, des convulsions et parfois des gangrènes nécessitant l’amputation. Les souffrances sont longues et les guérisons incertaines. Les Antonins deviennent ainsi des spécialistes de cette maladie fréquente en Europe à la fin du Moyen Âge.
À l’époque, on comprend mal l’origine de la maladie. Certains y voient une épreuve envoyée par Dieu, d’autres une forme de punition. La violence des douleurs et l’état des corps nourrissent l’idée d’un supplice vécu comme un « enfer » sur terre. L’hôpital des Antonins devient alors un lieu où les malades sont soignés et accueillis. Les Antonins cherchent à leur redonner de l’espérance et de la dignité alors que la société les met de côté.
Placé dans la chapelle, le retable accompagne la prière, aide à comprendre ce que vivent les patients et propose des images qui leur parlent directement.
La Foi en images
L’œuvre est un grand polyptyque composé de panneaux peints et de sculptures représentant des épisodes de la vie du Christ et de saint Antoine, patron de l’ordre. Selon les moments liturgiques, les volets s’ouvrent ou se ferment et les scènes changent. Les sculptures sont réalisées par Nicolas de Haguenau, actif en Alsace au tournant du XVIe siècle, dont le travail complète celui du peintre par des figures en bois polychrome très expressives.
Lorsque le retable est fermé, on voit la Crucifixion. Le Christ y apparaît le corps brisé, couvert de plaies. Cette image rejoint la réalité des malades. Elle montre un Dieu qui connaît la souffrance humaine et qui la vit. Pour ceux qui prient devant le retable, elle donne un visage rassurant puisque le Christ connaît leurs souffrances et les partage. Mais l’œuvre ne s’arrête pas à cette vision. Son centre, celui vers lequel tout conduit, est la scène de la Résurrection.
La Résurrection au cœur de l’œuvre
Lorsque les volets s’ouvrent, la scène change complètement. Grünewald représente le Christ sortant du tombeau dans une grande lumière. Son corps s’élève au-dessus du sol. Il n’est plus écrasé par la souffrance comme dans la Crucifixion. Le Christ est lumineux. Il lève ses mains transpercées et semble sourire. Les stigmates sont visibles, mais ils ne saignent plus. Ils rappellent la Passion sans en montrer la souffrance. Le corps apparaît vivant et transformé.
Cette image était centrale pour les malades. Beaucoup voyaient leur propre corps se dégrader et perdre ses forces. La Résurrection présentait un corps relevé après l’épreuve, un corps qui n’est plus détruit par la maladie.
La lumière organise toute la composition. Elle part du Christ et se diffuse autour de lui. Le tombeau et les soldats restent dans l’ombre, comme figés. Le contraste permet de comprendre ce qui se joue : le passage de la mort à la vie. La composition est très originale pour l’époque : le Christ semble flotter, comme si la lumière elle-même le portait hors du tombeau.
Le linceul blanc change de sens. Il n’évoque plus la mort. Il devient un tissu coloré, aux drapés travaillés. Les rouges, les jaunes et les bleus créent un rayonnement autour du Christ. Le ciel s’ouvre lui aussi en couleurs.
Par la peinture, Grünewald montre que la lumière prend la place de l’obscurité. Il se distingue par son réalisme et ses couleurs très expressives.
Une image pour ceux qui souffrent
La Résurrection n’est pas une image abstraite. Cette manière de peindre, très directe, correspond au public concerné. Ces scènes aident à mettre des mots sur la peur, la douleur et l’attente.
Pour des personnes parfois rejetées et persuadées de vivre déjà un enfer sur terre, la Résurrection les rassure et leur rappelle qu’elles ne sont pas abandonnées et que leur existence a une valeur aux yeux de Dieu.
Aujourd’hui encore, le retable reste un témoignage rare d’un tableau pensé pour accompagner la maladie. Il continue d’être étudié comme l’un des chefs-d’œuvre de la peinture religieuse, parce qu’il relie la foi et l’expérience concrète de la souffrance humaine. On peut maintenant admirer le retable d’Issenheim au musée Unterlinden de Colmar.