Avec les frères, du Groenland au Mexique…

■ Les menaces de Donald Trump ont au moins le mérite de nous rappeler l’existence… des Groenlandais. S'il y a peu de catholiques parmi eux (1 % de la population), ce petit troupeau a la chance d’avoir pour pasteur un frère de saint François.
15 Mars 2026 | par

Du jour au lendemain, la minuscule communauté catholique de Nuuk s’est retrouvée au cœur de l’actualité. Les images montrant les fidèles et leur curé tout sourire ont fait le tour du monde. Et nous avons découvert avec joie (et, avouons-le, un brin de fierté) que le seul prêtre catholique du Groenland était un franciscain, le père Tomaž Majcen. Celui-ci appartient à une communauté de trois frères mineurs conventuels venus au Danemark en tant que missionnaires de la province Saint-Jérôme de Croatie. En 2023, l’évêque de Copenhague leur a confié la charge pastorale du Groenland. Le père Majcen, lui-même slovène, dessert désormais deux paroisses, l’une à Copenhague et l’autre 3 500 km plus loin, à Nuuk. Cette présence franciscaine au pays de la petite sirène, certes très modeste, a néanmoins mis un terme à une longue absence des frères, depuis la Réforme protestante, au XVIe siècle.

Les Gråbrødre
Les premiers frères mineurs (ou Gråbrødre, « frères gris » en danois), venus d’Allemagne, s’implantent au Danemark une dizaine d’années après la mort de François, vers 1235. On a beau le savoir, la vitesse de propagation du mouvement franciscain paraît toujours aussi stupéfiante. En 1238, la comtesse Ingerd af Regenstein accueille les frères à Copenhague. Vers 1300, la province franciscaine de Dacie, qui déborde sur la Suède et la Norvège, compte un couvent dans chaque ville importante, soit une vingtaine au total. Les clarisses ne sont pas en reste. En 1254, la comtesse Ingerd, qui a été en relation avec Agnès de Bohème et peut-être même avec Claire d’Assise, obtient du pape la permission de fonder un monastère dans la grande ville épiscopale de Roskilde. Et au tout début du XVIe siècle, deux monastères de Colettines voient encore le jour au Danemark, dont celui d’Odense, en Fionie, inauguré en 1521. À cette date, les idées de Luther commencent à s’infiltrer au nord de l’Europe, mais le Danemark ne va basculer définitivement dans la Réforme que dans les années 1530, d’abord sous le règne de Frédéric 1er (1523-1533), puis avec l’avènement d’un souverain ouvertement protestant, Christian III, en 1533.

L’expulsion des frères
En dépit de la résistance des évêques et d’une partie du peuple, restés fidèles à la foi catholique, les prédicateurs protestants, protégés par le roi, attirent des foules dans les villes. Ils cherchent aussi à expulser les frères mineurs qui, dans leur majorité, se refusent à adhérer aux idées nouvelles. Et s’ils n’arrivent pas dans un premier temps à leur faire quitter leur couvent, il s’arrangent pour les marginaliser et leur rendre la vie impossible. Ainsi, à Viborg (Jutland), le prédicateur trouvant sa chapelle trop petite s’incruste dans l’église franciscaine, et après un temps de cohabitation, il oblige les frères à aller célébrer leurs offices dans une église hors de la ville. Comme les franciscains entendent continuer à habiter leurs bâtiments conventuels, les protestants y installent quinze pensionnaires qui brutalisent et humilient les frères, avant d’épuiser toutes les ressources du couvent. À bout d’arguments, le gardien se rend à Copenhague pour se plaindre auprès du roi : celui-ci le reçoit et lui tend une lettre cachetée. À son retour il réunit les habitants et ouvre devant eux la missive royale : c’est l’ordre d’expulsion des religieux de leur couvent. « Que le Tout-Puissant juge de l’équité et de la légalité d’un pareil acte ! », s’écrie avec amertume un chroniqueur franciscain.
Des faits similaires se déroulent dans tous les couvents de Dacie. En 1537, les ordres religieux sont légalement supprimés au Danemark et les franciscains trouvent refuge en Allemagne du nord (Mecklembourg Poméranie) auprès d’Albert VII de Mecklembourg-Güstrow († 1547), dit « le beau », qui, lui, est resté catholique. Les frères procèdent alors à l’élection d’un nouveau ministre provincial, un certain frère Jacques.

Jacques le Danois
Frère Jacques, le provincial en exil, ne nous est pas inconnu. Il est cité à plusieurs reprises dans la chronique de l’expulsion des frères : à Malmö, par exemple, il participe à la controverse théologique avec les Protestants. C’est un religieux manifestement érudit, maîtrisant le grec et l’hébreu. Mais en Allemagne du nord également, le luthéranisme gagne du terrain et frère Jacques, menacé de mort, doit prendre la fuite. Commence pour lui un étonnant périple qui lui fait traverser la France – il y rencontre des humanistes, peut-être Rabelais –, et se rendre jusqu’en Espagne (1542), où l’empereur Charles-Quint s’occupe personnellement de lui (on comprendra plus loin pourquoi) et l’envoie comme missionnaire au Mexique, où les frères mineurs sont présents depuis 1524.  
Au pays des Incas, frère Jacques, désormais « le Danois », apprend le Nahuatl et se dépense sans compter au service de la mission. Mais ce qui fait son originalité, c’est qu’il prend la plume pour défendre les droits des Indiens et se montre encore plus révolutionnaire que le célèbre dominicain Bartolomé de Las Casas. Vers 1550, il écrit en effet un traité intitulé Déclaration du peuple barbare des Indiens qui, ayant reçu le baptême, souhaitent recevoir les autres sacrements. Il s’insurge notamment contre le fait que les Indiens, pour des motifs « raciaux », ne sont pas admis au sacerdoce. Ce texte, qui fait polémique au sein même des frères, restera dans l’immédiat lettre morte, et il faudra attendre le XIXe siècle pour que des non-européens soient ordonnés prêtres. Mais comme le capucin français Épiphane de Moirans à propos de l’esclavage, Jacques le Danois a sauvé en son temps l’honneur des missionnaires en prenant au sérieux les exigences de l’Évangile. 
Frère Jacques meurt vers 1566 au couvent de Tarecuato (Michoacán) et les Indiens qui le vénéraient s’emparent de sa dépouille et l’inhument en un lieu tenu secret. Grâce à des sources mexicaines, on apprendra par la suite que frère Jacques était de sang royal, et peut-être fils du roi Jean du Danemark († 1513). On comprend alors la sollicitude de Charles-Quint pour son parent, frère Jacques le Danois.

Updated on 15 Mars 2026
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