Compassion qui désaltère
L’homme arrose son jardin afin d’en cueillir le fruit. Arrose, toi aussi, le cœur du pauvre malheureux, avec l’aumône, que l’on appelle aussi eau de Dieu, afin de cueillir le fruit de la vie éternelle. Que le ciel soit le pauvre pour toi : amasse en lui ton trésor afin que là soit toujours ton cœur.
Saint Antoine, Sermon pour le Mercredi des Cendres
Il faut arrêter de tourner autour du pot. On tombe parfois sur des recommandations qui désarment, qui n’admettent aucune réplique et supportent mal les tentatives d’« apprivoisement ». Si nous voulons être honnêtes, il faut prendre ces mots tels qu’ils sont et les laisser nous interpeller.
Saint Antoine ne manque certainement pas de nous provoquer. Nous pourrions accueillir sa remarque pertinente – « que ton ciel soit les pauvres » – en la transformant tout d’abord en une question pour nous-mêmes : qu’est-ce que le ciel ? Un lieu ? Un espace imaginaire ? Ou bien une image vaguement évocatrice ? Quelle que soit notre réponse, le « ciel » – selon les mots d’Antoine – représente quelque chose de vital et de désirable, le point central de l’existence, quelque chose à ne pas rater.
Notre saint bien-aimé évoque en effet le ciel pour parler de la « vie éternelle », autre expression qui nous interpelle. La « vie éternelle » n’est pas seulement « l’au-delà », la vie après la mort. C’est le « ici et maintenant », le présent qui nous est donné pour vivre à la hauteur de nos plus grands désirs, le temps présent accueilli et rendu fécond en faisant confiance à ce que notre cœur nous promet : rien de ce que nous donnons ne sera jamais perdu et tout le bien que nous semons est conservé pour toujours. La vie éternelle commence aujourd’hui, maintenant. Cela dépend aussi de nous, de l’importance que nous donnons à notre besoin d’être des personnes qui « portent du fruit ». Une sainte nécessité, très humaine.
La voie nous est suggérée : il s’agit d’orienter notre dévouement vers les pauvres. Le pauvre est celui qui ne peut s’en sortir seul. C’est celui qui a besoin de soins et qui risque de succomber à cause des indigences les plus diverses. C’est celui qui se trouve au bord du gouffre des nombreux abîmes de ténèbres qui rendent épouvantable la réalité dans laquelle nous vivons. En ce sens, nous tous pouvons être pauvres. Mais il ne fait aucun doute que le poids de la misère pèse davantage sur ceux qui sont victimes d’injustice, d’exclusion, de violence et d’exploitation. Lorsque vous croisez le chemin de quelqu’un qui souffre autant, vous ne pouvez pas rester indifférent. Vous avez la possibilité de mettre en sécurité le trésor de votre vie en vous sentant responsable de celui qui se trouve devant vous.
L’invitation est d’arroser le cœur du pauvre avec « l’aumône » ; un mot ancien qui ne signifie pas, comme nous l’entendons aujourd’hui, « donner deux sous ». Il fait référence à l’aumône, à l’attitude d’être miséricordieux, débordant de pitié, compatissant : quelque chose d’énorme. Ce n’est pas pour rien qu’Antoine l’appelle « l’eau de Dieu ». Celui qui se laisse déstabiliser fait l’aumône, car son cœur déborde d’un élan qui le pousse à se déséquilibrer en faveur des autres. C’est ainsi qu’on est fécond. Ce n’est pas évident que cela arrive. Il y a toujours la possibilité de rester indifférent et immuable. Stérile.
La compassion qui arrose les champs de nos vies et les rend éternels doit être apprise et pratiquée dans les humbles sillons de notre quotidien. Ce n’est pas un effort vain, c’est un style qui nous enseigne le goût de l’éternité déjà sur terre. Compassion et proximité responsable : c’est le plus beau langage humain, qui dépasse tous les temps, toutes les cultures, toutes les expressions de foi ; c’est un langage qui nous unit et que nous sommes tous capables de comprendre à l’unisson.