Contre le repli sur soi, l’antidote de l’Évangile

27 Janvier 2017 | par

« Ici les gens sont pauvres, ils ont parfois du mal à payer leurs factures, pourtant la générosité de nos concitoyens a toujours été grande face aux nouveaux arrivants ». Dans son bureau qui domine la mer à perte de vue, Luigi Ammatuna, maire de Pozzallo en Sicile, résume parfaitement la situation. Cette petite commune située à la pointe sud de l’île italienne vit depuis trois ans déjà au rythme des arrivées de migrants, partis des côtes libyennes. Malgré les difficultés d’accueil de ces Africains qui en majorité ont tout perdu et voyagé dans des conditions difficiles, les habitants ont toujours fait preuve de compassion et de générosité. Jamais, précise le premier édile de la commune, ses administrés n’ont manifesté quelque rejet ou colère. Seulement de la lassitude face à l’incapacité des responsables politiques de trouver une solution cohérente et humaine face à ces flux migratoires. « Ici, on est très loin de Rome, encore plus de Bruxelles ! », tonne Luigi Ammatuna, qui déplore le sentiment de décalage voire d’abandon chez les élus locaux qui doivent affronter cette crise migratoire « au quotidien ».

 

Retrouver un souffle

Au-delà des conséquences géo-politiques qui sont à la racine de ces mouvements de population (guerre syrienne, implosion de la Libye, etc.), la crise qui touche nos sociétés occidentales contemporaines est plus d’ordre ontologique, c’est une crise du modèle d’accueil et de développement. Une crise d’identité même où sont remis en question le modèle d’intégration, le pouvoir du politique, l’autorité de l’État. Les peurs n’ont jamais, semble-t-il, eu autant le vent en poupe que ces derniers mois. On l’a vu dans des évènements aussi symptomatiques que le référendum sur le Brexit en Grande-Bretagne ou plus récemment dans l’élection du milliardaire Donald Trump aux États-Unis, que dans des tendances plus profondes comme la montée progressive des mouvements populistes dans la plupart des pays européens.

Comme en novembre 2014 devant le parlement européen de Strasbourg, le pape François, en recevant au Vatican le prix Charlemagne, le 6 mai 2016, a dressé le sombre portrait d’une Europe fatiguée et ayant perdu la force de ses grands idéaux. Le souverain pontife a surtout plaidé pour que cette Europe donne naissance à un nouvel humanisme, capable d’intégrer, de dialoguer et de générer. Le Pape ne disait pas autre chose que de se détacher de nos peurs et nos enfermements.

« Comme le pape François l’a rappelé dans son allocution lors de la remise du prix Charlemagne : l’Europe est un rêve, une grande vision », souligne Mgr Matteo Zuppi, l’archevêque de Bologne, dans un entretien à la radio RCF. C’est à nous de rendre la vision possible, c’est à nous de réaliser ce rêve ! Car un chrétien doit toujours avoir des préoccupations plus larges et une vision plus ouverte que son propre petit horizon restreint. Le repli sur soi ne peut jamais être considéré comme une attitude évangélique, rappelait celui qui est très proche de la communauté Sant’Egidio, cette communauté de laïcs fondée à Rome à la fin des années soixante et qui a fait de l’intégration l’un de ses chevaux de bataille. « Imaginez-vous Jésus qui se soit replié sur lui-même ? C’est inconcevable ! »

Cette crise est une interpellation sans précédant pour les chrétiens, et même dans un certain sens une opportunité. Et si cette tentation du repli était une invitation à renouveler notre foi ? À ce titre, l’enseignement de l’Église est clair. En 1975, dans son exhortation apostolique Gaudete in Domino, Paul VI expliquait que « la joie vaste et profonde répandue dès ici-bas dans le cœur des vrais fidèles ne peut apparaître que comme diffusive de soi ». Cette joie aspire à une communion universelle, un partage qui déborde le cadre de l’entre-soi et la peur d’aller à la rencontre de l’autre. « Elle ne saurait en aucune manière inciter celui qui la goûte à quelque attitude de repli sur soi », précisait Paul VI.

Un vide spirituel à combler

La communauté Sant’Egidio développe depuis de longues années des programmes d’accueil des personnes sans logement, et depuis quelques mois a organisé des couloirs humanitaires pour faire venir en Italie des migrants fuyant la guerre en Syrie. Ces premiers migrants sont arrivés dans l’avion du pape François de retour de l’île grecque de Lesbos, où le souverain pontife a lancé un nouvel appel à la responsabilité des responsables européens, les invitant à dépasser les peurs et la logique des murs et barrières, toujours plus nombreux.

Dans son ouvrage L’Évangile dans la ville, Hilde Kieboom, qui a fondé la branche belge de Sant’Egidio, explique que c’est le vide spirituel de l’Europe contemporaine qui génère la peur et le repli sur soi, que de nombreux Européens sont avant tout préoccupés par mettre leurs biens matériels à l’abri. L’auteur invite ainsi à « accepter nos propres faiblesses et devenir plus pauvres » en commençant par rompre avec notre pessimisme et notre complaisance dans notre sentiment de crise.

Comme Paul VI, comme saint François aussi, qui évoquait la « discipline de la joie », la clé est donc bien dans notre capacité à transcender nos peurs en une dynamique constructive, marquée par cette joie d’être aimé de Dieu et d’en rendre le monde qu’il a créé un peu meilleur grâce à notre témoignage. En attendant la joie véritable du royaume. 

Updated on 27 Janvier 2017
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