Haïti, la mission cachée

Port-au-Prince sombre dans la violence des gangs armés rivaux, poussant de nombreuses organisations humanitaires à quitter le pays. La Caritas Saint-Antoine, elle, peut encore aider les enfants et les personnes âgées, grâce à un missionnaire courageux.
24 Mai 2026 | par

Il existe des déserts peuplés : Port-au-Prince, la capitale d’Haïti, est un de ceux-ci. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, le pays est plongé dans le cauchemar de l’anarchie, piégé dans une spirale de violence allumée par des bandes armées en conflit permanent. Un chaos où règne la loi du plus fort et où les habitants des quartiers pauvres sont les plus affectés par cette violence et souvent contraints d’abandonner à la hâte leurs cabanes et leurs maigres biens, pour trouver refuge dans des quartiers relativement plus calmes. Un déracinement permanent pour des milliers de personnes déplacées à l’intérieur du pays.
Ceci ne signifie pas qu’autrefois l’île était un paradis. En effet, l’histoire d’Haïti est marquée par l’instabilité : de l’occupation américaine (au début du XXe siècle), à la suite de l’assassinat du président de l’époque, à la période plus stable mais dramatique de la dictature des Duvalier (jusqu’en 1986) ; du coup d’État qui a chassé Bertrand Aristide, président-prêtre, et sa fragile démocratie, jusqu’à l’investiture contestée de René Préval en 2006, alors que le dépouillement des votes n’était pas encore achevé. Un désordre institutionnel auquel s’ajoute une histoire sans pareille de catastrophes naturelles, plus de 90 au cours des 100 dernières années selon l’Unicef, probablement à cause de la position géographique de l’île et de ses carences structurelles ancestrales. Des tragédies aux proportions parfois bibliques, comme le tremblement de terre de 2010, qui a fait plus de 300 000 morts. Ce n’est donc pas un hasard si Haïti est le pays le plus pauvre d’Amérique latine.
Cependant, les gens tiennent bon, ne se plaignent pas et s’activent pour repartir de zéro. 
« Je sais que c’est difficile à comprendre. Ils disent que tout ce mal est dû au Vaudou. Dans leur façon d’aborder la vie et la mort, il y a du fatalisme, mais aussi une inexplicable force spirituelle : ils sont joyeux, positifs, résilients, ils ne manquent jamais une occasion de boire à la vie, de vous sourire. C’est ce qui me fascine le plus dans cet endroit », explique Maurizio Barcaro, notre référent à Port-au-Prince, qui a pu réaliser une série de projets soutenus par la Caritas Saint-Antoine. Il y a 26 ans, Maurizio a créé ce qui est aujourd’hui la seule oasis dans ce désert : la mission Fondation Lakay Mwen, qui signifie « ma maison » dans la langue locale. À l’époque, « la situation était moins violente, même si elle était déjà compliquée », affirme-t-il. « Tout près d’ici se trouvent les deux plus grands et dégradés bidonvilles de la ville, Cité Soleil et Canahan ». Au cours des trois dernières années, toute activité a disparu, d’abord les magasins, les artisans, les épiceries, puis les services, les banques, les hôpitaux, peu à peu même les missions, celle catholique, celle protestante, et celles financées par les ONG, jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucune trace de vie normale. En octobre 2025, même l’hôpital de Médecins Sans Frontière a fermé alors qu’il était un des rares hôpitaux dans un pays dont le système sanitaire est payant.
Une situation hors de contrôle, que les autorités tentent de maîtriser seulement depuis février 2024, en imposant un Conseil électoral provisoire, une sorte d’autorité de transition en attendant les nouvelles élections. « Mais pour l’instant, on ne voit pas le bout du tunnel », commente Maurizio. Lui aussi, à sa manière, est un survivant : « Je suis le seul Blanc restant dans un rayon de 5 km. Je ne sors jamais de la mission, sauf pour rejoindre ma femme et ma fille à Saint-Domingue, lorsque l’aéroport est ouvert ou que je peux profiter des déplacements d’une mission humanitaire. Mais même dans ce cas, je me cache dans un coin de la camionnette, en espérant que le bandit qui contrôlera l’intérieur ne soit pas trop minutieux. Si je sortais, je serais aussi en sécurité qu’un dollar ambulant », dit-il avec une ironie qui, malgré tout, ne cède pas à l’amertume. Maurizio est un homme très concret et franc, qui croit profondément en sa mission et dans le groupe de jeunes qui la rendent possible, en se chargeant des relations avec les autorités, avec la population et même avec les membres des bandes armées, aux nombreux points de contrôle disséminés dans la ville. La Caritas Saint-Antoine est l’une des rares organisations en mesure d’aider Haïti, et cela précisément grâce à son courage. « Je ne sais pas pourquoi nous sommes encore debout, je me suis posé la question maintes fois. Peut-être parce que les membres des gangs savent que nous ne menons pas une activité lucrative, que nous nous occupons des plus faibles, dont certains sont peut-être leurs propres enfants. Je pense que tout cela compte d’une certaine manière. »

Une mission née par hasard… ou presque
Nous parlons sur WhatsApp et sa voix commence à disparaître : « Je ne sais pas si nous pourrons terminer l’interview, prévient-il, la connexion est instable, comme tout ici. » La Fondation s’occupe principalement des enfants et des personnes âgées seules et, grâce à elle, le désert est moins désert.
Tout a commencé au début des années 2000, lorsque Maurizio quitte, après 12 ans, la congrégation des Missionnaires de la Charité pour s’installer en Haïti. « Je suis allé vivre dans une petite maison haïtienne, en me fixant toutefois une limite : “Si quelque chose se concrétise, ce sera le signe que Dieu veut que je reste, sinon je partirai” » Et quelque chose s’est effectivement concrétisé : des amis italiens l’aident financièrement, tandis que ses contacts haïtiens ouvrent la voie vers la naissance d’une nouvelle mission : « Au début, avec l’aide de deux jeunes, j’ai commencé à m’occuper des personnes âgées vivant dans la rue, en construisant une cabane pour en accueillir 15. Au fil du temps, les gens m’ont fait confiance et j’ai reçu d’autres aides qui m’ont permis de lancer une mission pour les plus petits, en fondant la première école pour 100 enfants ». Aujourd’hui, ses espérances ont été dépassées : non seulement la mission est bien vivante, mais elle est un fleuron dans cette ville dévastée. « Nous avons 3 500 élèves, dont beaucoup viennent de quartiers misérables, proches de décharges à ciel ouvert. Nos programmes sont de qualité et approuvés par l’État : il y a l’école primaire, l’école secondaire, les formations professionnelles, l’accès à Internet et des bourses universitaires pour les plus méritants. Un soutien important nous est aussi donné par les parrainages à distance, qui sont pour nous d’une valeur inestimable ».

Amour et douleur
Douleur et joie de vivre : ces deux facettes de la vie en Haïti existent chez chaque enfant. C’est, par exemple, le cas pour Talia, une élève de première année, dont la famille a dû quitter sa maison il y a deux ans pour échapper à un gang. Ils ont tout perdu et sont repartis à zéro. Cela n’a pas été facile. Son père est mécanicien dans la rue, sa mère vend des épices et des harengs fumés sur une petite table devant leur maison. « Ils parviennent à peine à nourrir leurs enfants – raconte Maurizio –, mais ils sont heureux parce qu’ils sont en vie. En plus, Talia réussit bien à l’école et y va volontiers. » Ce double registre de douleur et d’amour est encore plus visible à la Maison des Vieillards qui accueille 30 personnes âgées seules, l’autre grand pôle de la mission. « Jermanie est une vieille dame de 95 ans, alerte mais dont le corps fait des caprices ; elle est avec nous depuis 10 ans. » Elle a besoin d’aide pour s’habiller, se laver, marcher, mais elle est sereine. Son plus grand trésor est une petite radio et ses plus grands vices sont les bonbons et un savon spécial. Elle passe ses journées sous les arbres à écouter les autres personnes âgées. Son écoute est un cadeau pour tous, à tel point qu’on l’appelle Andrémène, vieille femme sage de la culture populaire haïtienne.
« Haïti, soit on l’aime, soit on la déteste, poursuit Maurizio. Moi, je crois que je ne pourrais plus m’en passer, même si cela m’impose de nombreux sacrifices. La joie des enfants et surtout la sagesse silencieuse de ces personnes âgées, marquées par la vie mais toujours si reconnaissantes me surprennent. Je crois qu’elles sont le moteur spirituel de notre mission. Si tu saisis cette spiritualité, tout ce que tu partages et fais pour elles fait partie de ta vie ».

Updated on 24 Mai 2026
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