La grâce des centenaires

L’augmentation de l’espérance de vie bouleverse l’équilibre de la société et des familles, conduisant parfois des personnes elles-mêmes d’un âge avancé à devoir prendre en charge un parent. Les centenaires peuvent encore véhiculer des trésors de mémoire.
31 Mai 2026 | par

« Nos années s’évanouissent dans un souffle… Le nombre de nos années ? 70, 80 pour les plus vigoureux ! » Si la Bible regorge de personnages ayant vécu centenaires, comme Abraham, voire multi-
centenaires comme Noé, Adam ou Mathusalem, le Psaume 89 donne une indication plus réaliste sur l’espérance de vie des populations d’autrefois.
Dans l’histoire de l’humanité, franchir le cap des 100 ans est longtemps resté un fait exceptionnel. Au milieu du XXe siècle, le monde n’en comptait que quelques milliers, dont environ 200 en France. Les récentes élections municipales dans l’Hexagone ont ainsi permis de redécouvrir le cas exceptionnel de Charles-Edmond Mathis, encore maire en exercice d’Éhuns, en Haute-Saône, lors des élections de 1953, à l’âge vénérable de 101 ans. Cet ancien député fut maire de sa commune presque en continu de 1878 à 1953, avant que son fils puis son petit-fils ne lui succèdent.
Une présence active dans la vie publique à plus de 100 ans demeure naturellement exceptionnelle aujourd’hui, mais plusieurs cas ont été médiatisés ces dernières années. 
Le dynamique prêtre martiniquais Gaston Jean-Michel (1911-2015) fut ainsi actif en tant qu’aumônier de prison et responsable de la radio diocésaine de Fort-de-France jusqu’à l’âge de 102 ans. Autre exemple étonnant : la femme politique canadienne Hazel McCallion (1921-2023), dont l’autorité faisait trembler ses collègues masculins, fut élue à 101 ans à la tête du conseil d’administration de l’aéroport de Toronto, en 2022.
En 2026, le monde compte plus de 600 000 centenaires, parmi lesquels plus de 30 000 en France, ce qui représente une évolution spectaculaire : en l’an 2000, la France n’en recensait que 8 000. Le rebond des naissances observé après la Première Guerre mondiale s’est logiquement répercuté sur le nombre de centenaires à partir de 2019, l’impact de la pandémie de Covid-19 ayant été finalement plutôt marginal sur cette tranche de la population qui a su traverser bien d’autres crises, guerres et épidémies.

Cent ans de résistance et de résilience
À l’automne 2020, Anne-Marie, née en 1922, suscite quelques inquiétudes dans son entourage lorsqu’elle subit à son tour des difficultés respiratoires liées au Covid. Mais elle tient à se faire coquette pour la visite du prêtre venu lui administrer le sacrement des malades, revêtant sa plus belle tenue dominicale et son collier de perles qu’elle gardait toujours dans le même tiroir : bien que presque aveugle, elle tient à préserver son autonomie et ses repères. Sa foi profonde lui permet de surmonter le virus sans séquelles, comme une énième péripétie dans une vie d’une longueur inattendue. 
Peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale, son service d’infirmière auprès des soldats revenus des combats lui vaut de contracter la tuberculose. Après son mariage avec Jean en 1946, elle reste alitée plusieurs années, et le couple n’aura jamais d’enfants. Mais sa survie la pousse à vivre chaque jour comme si c’était le dernier, et le couple se déploie avec une grande générosité au service du reste de la famille et du village de l’Aisne, où Jean, maire durant 30 ans, se fait une fierté d’attirer des entreprises qui créeront plus d’emplois qu’il n’y a d’habitants. Anne-Marie, infatigable, multiplie les engagements auprès de la population, et reçoit dans la région un surnom affectueux : « la sainte ».
En mars 2022, pour ses 100 ans, elle demande à un neveu d’organiser une fête avec précisément 100 invités : le cercle le plus proche, mais aussi quelques amis de 70 ou 80 ans venus durant leur enfance dans la ferme familiale et perdus de vue depuis quelques décennies, sont sur sa liste. Avec humour, elle explique au micro lors de la réception qu’il ne s’agit que de sa « première centaine » et que seul Dieu sait le temps qui lui reste… Elle s’éteindra quatre mois plus tard, en ayant « bouclé la boucle » d’une longue vie au service des autres.
Avec un tout autre caractère, une voisine du village, Gisèle, qui fut veuve très jeune, a vécu une grande partie de son temps recluse chez elle, en robe de chambre, les volets fermés, et craignant le moindre rhume. Mais la vie de cette voisine s’est étalée sur trois siècles : née en 1895 et décédée en 2002, cette femme solitaire mais cultivée et grande lectrice de la presse fut contemporaine de l’affaire Dreyfus, des deux guerres mondiales et de l’arrivée de l’euro.
Si certaines études montrent que seul un tiers des personnes de plus de 100 ans sont encore pleinement lucides et autonomes, la tendresse et l’humour restent de précieux outils pour que le grand âge soit vécu positivement. Interrogé en 2002, à 104 ans, l’ancien combattant de la Première Guerre mondiale Ferdinand Gilson répondait ainsi avec humour à la question de savoir si, finalement, il avait pardonné aux Allemands. « Oui ça va, maintenant, j’aime bien les Allemands… mais je préfère les Allemandes ! » Le fou rire de sa fille l’accompagnant lors de cette émission télévisée, montrait bien que la vie l’avait emporté sur toute pensée de mort. 

Updated on 31 Mai 2026
Laissez un commentaire