Léon, le pacificateur
« Je dors sans mal car j’ai la conviction qu’il n’y aura jamais de pape américain. » Glissée à un ami, cette confidence est signée… Robert Francis Prevost. Il y a un an, celui qui était préfet du dicastère pour les évêques s’apprêtait à entrer sereinement en conclave, convaincu que sa nationalité de naissance le protégeait de toute élection. Le religieux augustin était visiblement mal inspiré, puisqu’à peine une trentaine d’heures après le début du processus de vote, dans la soirée du 8 mai 2025, il ressortait vêtu de blanc, sous le nom qu’il s’était lui-même choisi : Léon XIV.
Un an après son élection, Léon XIV demeure encore un mystère, tant il semble prendre son temps pour observer avant de décider. En comparant avec son prédécesseur, la différence d’approche saute aux yeux. Lorsque François avait fêté la première année de son pontificat, il pouvait déjà se targuer d’avoir mis au premier rang des priorités ecclésiales les migrants, avec son premier déplacement à Lampedusa en juillet 2013. Trois mois plus tard, en octobre, il annonçait la convocation pour l’année suivante du premier synode sur la famille avant de publier quelques semaines plus tard son grand texte programmatique Evangelii gaudium. Surtout, il avait chamboulé les rapports à l’institution papale, que ce soit par son refus de certains ornements, son installation à la Maison Sainte-Marthe plutôt qu’au Palais apostolique, ou encore par sa fameuse phrase « Qui suis-je pour juger ? », à propos des personnes homosexuelles.
Du côté de Léon XIV, il est encore difficile de dire qu’il ait marqué par de tels coups d’éclats – dans un sens comme dans un autre. Mais c’est déjà peut-être le premier objectif que l’ancien missionnaire s’est donné pour l’Église : l’apaiser en interne en évitant les gestes trop brusques. Avec une tranquillité presque étonnante, il a repris certains des attributs du Souverain pontife, réintégré le Palais apostolique ou repris possession de la résidence de Castel Gandolfo comme lieu de repos. Il se déplace en grosse berline plutôt qu’en voiturette, adopte une figure plus distante que son prédécesseur argentin. Ceux qui pensaient la fonction papale désacralisée à jamais en sont pour leurs frais : Léon XIV revient à des pratiques plus habituelles.
Un fils de saint Augustin
Est-ce pour autant qu’il diffère de François sur le fond ? La réponse n’est pas forcément aisée, l’actuel évêque de Rome cultivant également une certaine discrétion sur la teneur exacte de sa pensée sur certaines des questions les plus sensibles. Il est toutefois possible d’affirmer qu’il se situe dans son héritage, dans une unité de fond sinon de forme. L’un des meilleurs exemples est sa décision de se rendre lui aussi à Lampedusa, à quelques jours de la date anniversaire de la première visite de François. Si ses propos interpellent moins, il ne dévie pas de l’attention prioritaire aux drames des migrants. Et cette approche vaut pour d’autres sujets, comme les questions épineuses de la synodalité ou de la pastorale envers les personnes en situation « particulière » (notamment les personnes divorcées et remariées et celles homosexuelles).
Une même vision, mais une approche différente : une raison très pragmatique explique ce contraste. Contrairement à François, Léon XIV a le temps. « Je le sais, ça [mon pontificat, ndlr] durera peu de temps. Deux ou trois ans. Et puis, à la maison du Père ! », avait lancé le pape François en 2014. Si au final il est resté 12 ans sur le siège de Pierre, le pape argentin pensait qu’il n’aurait qu’un pontificat éclair et a donc mené ses actions tambour battant, plongeant l’Église dans une marche forcée telle qu’elle en avait rarement connu. Élu pape à 69 ans, jouissant d’une excellente forme physique, Léon XIV peut considérer avoir aux alentours de deux décennies devant lui. Rien ne sert donc de partir en courant, alors qu’au contraire l’Église a besoin que l’on prenne soin d’elle.
Par ailleurs, et tout prudent soit-il, le pape actuel n’en propose pas moins ses orientations pour l’Église. La première est de se mettre à l’école de saint Augustin. L’ancien religieux d’un ordre portant le nom de l’évêque d’Hippone ne cesse de le citer, presque quotidiennement. L’un de ses premiers voyages, en Algérie le mois dernier, se voulait aussi un pèlerinage sur les pas de l’auteur de La Cité de Dieu. « Saint Augustin prônait l’unité de l’humanité au-delà des races et des religions, une vision que Léon XIV souhaite incarner et promouvoir dans son pontificat, en appelant à la paix, à la tolérance et à la compréhension mutuelle », explique ainsi la Conférence des évêques de France pour justifier l’attachement du souverain pontife.
Le pape de la paix
Une autre orientation, non sans lien avec la première, est son insistance à appeler à la paix. Les premiers mots de son pontificat ? « La paix soit avec vous ! » Le sujet est bien sûr au cœur du magistère de tous les papes – et plus largement du message chrétien – mais Léon XIV a cette attention toute particulière. Peut-être est-ce justement parce qu’il est lui-même originaire des États-Unis ? Alors que le monde traverse une « guerre mondiale par morceaux » selon l’expression du pape François, que la situation semble se tendre chaque jour un peu plus avec des conflits d’envergure toujours plus grande, le Pape semble conscient qu’il a une responsabilité particulière. « Je m’adresse aux responsables de ce conflit : cessez le feu ! Que les voies du dialogue s’ouvrent à nouveau ! La violence ne pourra jamais conduire à la justice, à la stabilité et à la paix que les peuples attendent », lançait-il par exemple dans des mots extrêmement clairs à l’issue de la prière de l’Angélus du dimanche 15 mars.
Chef spirituel dont la voix porte mondialement, Léon XIV n’en demeure pas moins avant tout le chef de l’Église catholique. Après une phase d’observation, il va devoir s’emparer de différents sujets, dont certains s’imposeront à lui. Que compte-t-il faire vis-à-vis du monde traditionnaliste ? Comment veut-il répondre à la demande toujours croissante de donner une place véritable aux femmes dans l’Église ? Quelles réponses aux abus liturgiques dans un sens ou un autre ? Comment répondre à un monde en changement permanent, qui ne sera déjà plus le même dans quelques années ? Les questions sont multiples pour Léon XIV. Et le pontificat ne fait que commencer.