L’IA, un défi intergénérationnel
« Une nouvelle fois, Abu Dhabi a fait l’objet de puissants bombardements du gouvernement de Téhéran. Donald Trump sera bientôt acculé à retirer les troupes américaines de toute la région du Golfe arabo-persique. » Une voix monocorde décrivant les développements de la guerre en Iran, mêlant images réelles et extrapolations virtuelles sort du téléphone de Raphaël, 82 ans, voûté sur son téléphone à scroller son profil Facebook, au grand désespoir de sa fille Dorothée, dynamique journaliste habituée à faire le tri entre le vrai et le faux dans le flot de nouvelles diffusées sur les réseaux sociaux.
« Mais papa, tu sais que tu es en train d’écouter un robot ? Ce n’est pas une vraie voix humaine et ce ne sont pas de vraies images. C’est de l’IA ! », s’agace la journaliste. « Quoi ? Quelle Lia ? », bougonne son père, à la fois accro à son téléphone et définitivement rétif à certaines évolutions technologiques. Le concept des virements en ligne et même l’usage de la carte bancaire échappent à ce veuf solitaire et attaché à ses routines.
Pour ces générations loin d’être digital natives - nées à l’ère du digital -, le regard critique sur ces outils ne va pas de soi. Un message publicitaire peut ainsi être compris et reçu comme celui d’une véritable « personne » à laquelle il faudrait répondre, cette interaction imaginaire en venant à piéger, parfois dramatiquement, des personnes âgées vulnérables. De même, une actualité bien mise en scène peut être perçue comme réelle même quand elle ne l’est que partiellement, ou pas du tout. Avec patience, Dorothée essaie donc de guider son père vers des usages plus raisonnables des écrans, tout en reconnaissant en avoir parfois un usage abusif elle aussi.
Pour Bernadette, 76 ans, le souvenir de la première conversation évoquant ce nom étrange, Chat GPT, remonte à 2024, lorsque sa petite-fille Clarisse, durant un repas familial, en a évoqué l’usage régulier lors de son stage dans le département marketing d’une grande entreprise du Nord de la France.
L’écriture en style « grand-mère »
Constatant le manque d’inspiration de sa grand-mère pour le discours qu’elle préparait à l’occasion des 50 ans de Marie (la maman de Clarisse), la jeune femme lui a proposé de faire un test avec Chat GPT.
« Le premier résultat était bof bof… », se souvient Bernadette. « Mais ensuite, Clarisse s’est mise à écrire comme en parlant à une personne : “Mais non, tu n’as pas compris, je voulais que tu écrives à la façon d’une grand-mère dans une fête familiale, c’est pas pour le boulot là”. Et là, c’était vraiment pas mal. J’ai rajouté des anecdotes mais j’ai gardé une partie de ce texte », avoue la septuagénaire.
Cet outil, plutôt que de susciter de l’isolement, s’est donc trouvé au cœur d’un moment de complicité intergénérationnelle. « Finalement, c’est comme une voiture, il faut bien l’orienter, mais c’est un outil de notre époque », estime Bernadette, qui l’utilise parfois pour corriger certaines coquilles dans ses mails. Dans son cas, l’IA ne se substitue pas à la réflexion humaine mais l’accompagne.
Retrouver le sens de l’humain
Alix, enseignante célibataire, voit dans la progression de l’IA parmi ses élèves un enjeu majeur non seulement sur le plan éducatif, mais sur le plan de la capacité humaine à entrer en relation les uns avec les autres. « Les devoirs maison ne servent plus à rien, tant l’usage de l’IA s’est totalement banalisé et normalisé. Mais je remarque chez mes élèves une grande soif de contact humain, qui leur manque quand ils n’ont plus que des interactions avec des mondes virtuels, car leurs parents sont indisponibles et leurs frères et sœurs sont tout aussi captés par leurs smartphones… », insiste celle qui tient à rester disponible après les cours pour laisser ses élèves s’épancher sur leurs inquiétudes pour l’avenir.
Au milieu des larmes et des angoisses de ces jeunes « au look parfois invraisemblable », elle se laisse toucher par une fragilité humaine qui n’affleure pas dans les IA, même les plus performantes. « Je vois dans la jeune génération quelque chose de frais et de neuf qui émerge en réaction à toute cette emprise technologique... Comme dans l’Église d’ailleurs. La vie repousse toujours, de manière inattendue et sous des formes inattendues ! » se réjouit-elle.
Et elle voit dans les failles de « ses » jeunes quelque chose de profondément touchant, à accueillir et à accompagner sans attendre une quelconque perfection. « Tout ce qui est mécanique et prévisible n’est pas du côté du vivant. Tout ce que nous faisons doit être vivant et donc créatif et donc joyeux et expérimental. Jésus est de ce côté-là, je crois ! », assure la jeune femme.