Un carrefour de vies et d’histoires

L’Institut d’études antoniennes de Padoue, ndt) abrite un séminaire, une résidence pour les familles de patients hospitalisés, un foyer pour les étudiants universitaires à faibles revenus et le couvent des frères. Un carrefour de vies et d’histoires.
18 Janvier 2026 | par

Ce sont de petits détails, ceux qui semblent insignifiants, qui peuvent rendre une expérience tout-à-fait spéciale. J’y réfléchis tout en regardant autour de moi dans le grand hall de l’Institut Sant’Antonio Dottore à Padoue, cette célèbre institution des Frères Mineurs Conventuels consacrée à l’étude de la théologie. Mais je ne suis pas ici pour cela : je viens visiter un lieu qui a discrètement vu le jour ici il y a une vingtaine d’années, sans grand-chose à voir avec la théologie, et qui a pris une dimension bien plus importante aujourd’hui. Il s’agit de la Residenza Placido Cortese, un logement qui accueille les familles des malades soignés dans l’hôpital universitaire voisin. C’est une aide absolument essentielle pour ceux qui viennent d’autres villes et doivent passer des semaines ou des mois auprès de leur proche, souvent gravement malade. Il y a quelque temps, grâce aux dons des amis de saint Antoine, les frères ont réussi à rénover un étage abandonné de l’ancienne structure, désormais trop grande pour eux en raison du manque de vocations, et l’ont ouvert à ceux qui en ont le plus besoin. Étant donné que l’hôpital est tout proche, ils ont commencé avec quelques chambres pour arriver à 20 à ce jour. Entre janvier 2025, date à laquelle ils ont ouvert la nouvelle aile, et début novembre, plus de 780 personnes y sont passées.
Alors que j’attends, j’entends la voix d’un professeur. Peu après, un jeune homme sort avec un livre de médecine à la main. Il s’agit toujours d’une science, mais ça ce n’est pas de la théologie, me dis-je ! Plus tard, le frère Alessandro Zottarel, gardien du couvent et recteur du séminaire, m’expliquera que les frères ont ouvert les salles de l’institut théologique pour des étudiants de l’université et qu’ils gèrent même un internat, au nom de Luca Belludi, le bienheureux compagnon de saint Antoine, considéré comme le patron des étudiants de Padoue. Ici sont accueillis les étudiants universitaires en difficultés financières. On dirait que la théologie a trouvé le moyen de s’incarner !
Dans le va-et-vient des étudiants et des frères qui vivent ici, je repère un couple d’environ 70 ans. Ils ont un accent du sud de l’Italie et les manières affectueuses de ceux qui sont venus ici plusieurs fois. Je les entends dire : « Nous revoilà encore une fois. Merci, ici c’est comme être à la maison ». Je me rends compte que ce lieu de haute théologie a un cœur qui bat : « Nous, les frères, nous tenons beaucoup – me dira le frère Alessandro – à ce que l’Évangile, c’est-à-dire la Parole étudiée en ce lieu, se transforme en charité, comme le prêchait saint Antoine il y a huit siècles ». On devine bien que c’est un lieu plein de vie, qui sait accueillir la souffrance et les difficultés de nombreuses personnes, à différentes étapes de leur vie.

Apprendre l’humanité
Je rencontre enfin Nicoletta qui gère le service d’accueil depuis 2015. Elle me dit combien cet endroit l’a changée, lui faisant découvrir en elle-même une profonde empathie qu’elle ne soupçonnait pas. « Je porte de nombreux visages dans mon cœur, des personnes âgées effrayées, portées ici par la maladie, des femmes enceintes qui risquaient de perdre leurs bébés, et Carlo. C’était un jeune garçon qui a résisté au cancer pendant des années, et alors que nous pensions qu’il allait s’en sortir, ses parents nous ont appelés pour nous annoncer son décès », me confie-t-elle. On se rend vite compte qu’il ne s’agit pas d’une simple conciergerie. « Récemment, un homme âgé qui était ici pour s’occuper de sa femme est venu nous voir pour nous dire qu’elle n’avait pas survécu. Il m’a demandé s’il pouvait m’embrasser. Si l’on n’est pas prêt à accueillir les espoirs mais aussi les souffrances, alors on n’est pas en mesure de rester ici ».
Quand le soir tombe, le bâtiment devient une sorte de château ambulant entre les histoires. Au premier étage, les étudiants, au deuxième, le noyau historique du Placido Cortese ; au-dessus le couvent et, séparée par une porte et un petit salon, la nouvelle aile avec les chambres familiales pour les proches des malades. « Ce sont des vies qui s’entremêlent », poursuit Nicoletta. Parfois, les étudiants du rez-de-chaussée font entrer les personnes âgées qui ont oublié leurs clés ou les invitent à regarder le match, car il n’y a pas de télévision à l’étage. D’autres fois, les proches des malades demandent à se joindre à la prière des frères : une occasion de les rencontrer, de se sentir moins seuls ». Et elle ajoute : « Mais demandez à Gheetti, la dame originaire du Sri Lanka qui range les chambres, elle a beaucoup d’histoires à raconter ». Lucica, la dame roumaine qui travaille avec Nicoletta à l’accueil, donne également son témoignage : « Les hôtes du Placido Cortese sont spéciaux, ils ne sont pas ici en vacances. Certains sont des gens simples, qui ne sont jamais sortis de leur village ; la maladie les a amenés ici et ils se sentent seuls et désorientés. Nous les aidons dans toutes les difficultés du quotidien. Tous font preuve d’une grande gratitude, mais en réalité, leur présence est aussi une leçon pour nous : ils nous montrent chaque jour ce qui est essentiel dans la vie ». Et elle ajoute elle aussi : « Cherchez Gheetti, elle connaît les histoires ».

Un accueil franciscain
Avec l’augmentation du nombre d’hôtes, les frères ont ressenti le besoin d’ouvrir un bureau d’écoute et de dialogue avec un religieux ou une religieuse, afin d’offrir à tous ceux qui le souhaitent une possibilité d’écoute et de prière. C’est le père Tullio Pastorelli qui a accepté cette mission. Missionnaire au Chili, il a survécu à un cancer, puis à un terrible accident de la route dans lequel il a perdu ses jambes. L’expérience de la douleur lui a fait développer un bon sens de l’ironie. Il arrive dans son fauteuil roulant motorisé, coiffé d’un béret multicolore et vêtu d’une cape latino-américaine sur les genoux : « Parce qu’on reste missionnaire pour toujours ». Le bureau, partagé avec sœur Laura, vient d’ouvrir, mais il était important que la proximité des laïcs de la conciergerie soit constante, tout comme celle des religieux. « J’ai appris à mes dépens que l’écoute régénère, poursuit le frère Tullio. Dans une structure comme la nôtre, l’hospitalité doit toujours plus devenir un accueil franciscain, tant pour ceux qui croient que pour ceux qui ne croient pas ». Et il sait qu’il faut y aller doucement avec la douleur : « Je ne porte pas ma soutane parce qu’elle s’accroche dans les roues et donc beaucoup d’hôtes ne savent pas que je suis frère franciscain. Je ne veux pas non plus imposer ma spiritualité : ici passent des orthodoxes, des protestants, des juifs, des athées. Mais ce que je peux dire, c’est que la douleur ouvre à quelque chose de plus grand. Quand on va bien, on range les douleurs du passé dans un tiroir, mais quand on va mal, ce tiroir s’ouvre et on voit ce qu’il contient. C’est pourquoi être ensemble et partager, aide, et on ne se soucie plus que l’autre soit différent de soi ».
Nous partons visiter la nouvelle aile Placido Cortese. Nous entrons dans le couloir et une dame originaire de Naples nous arrête pour échanger quelques mots. Son mari est atteint d’un cancer, mais elle est pleine d’espoir : « Ici, nous nous sentons chez nous, nous mangeons ensemble comme si nous étions une famille et cela nous réconforte ». Le frère Tullio me montre les espaces communs, notamment une buanderie bien équipée et la grande cuisine.

Les clés du cœur
Au bout du couloir, il y a un chariot de ménage : enfin, voilà Geethi ! Elle est en train de changer les draps dans une chambre lumineuse, toute neuve, « parce que ceux qui souffrent doivent être dans un endroit agréable », me dit le frère Tullio. Geethi répond timidement : « Il y a beaucoup de gens ici, ils sont tous gentils », dit-elle en esquivant toute allusion à la douleur : elle veut d’abord montrer sa gratitude. « Les frères m’ont fait étudier l’italien, ils m’ont donné accès à la grande bibliothèque de l’institut. Mes collègues m’ont appris à travailler. Ici, je suis née à nouveau ». Geethi a les clés de tous les étages, elle entre et sort des histoires des uns et des autres tout discrètement. « J’entre, je salue, je ne pose pas de questions. S’ils le souhaitent, ils me racontent la maladie, les examens, le rêve, la peur. Ils parlent et je ressens la douleur, l’attente, la joie... » Je lui demande quelle est l’histoire qui l’a le plus marquée. Geethi baisse la tête et raconte : « Il y avait une dame qui venait ici depuis trois ans. Son mari avait un cancer. Un jour, je l’ai rencontrée dans la cuisine, elle pleurait. Les médecins avaient dit qu’il n’y avait plus rien à faire, que son mari allait mourir dans trois jours. À cette époque, moi, je perdais mon père. Face à leur souffrance, je me suis ouverte et nous avons partagé cette douleur. Nous nous sommes préparées ensemble à cet évènement. À la fin, elle m’a offert un bracelet de saint Antoine, en l’honneur de son mari qui s’appelait Antonio. Mon père, quant à lui, s’appelait François. Quand je vais à la basilique Saint-Antoine pour prier pour mon père, je prie aussi pour M. Antonio ».
Parfois, le quotidien est plus extraordinaire qu’une histoire inventée. Deux hommes issus de cultures lointaines, au nom des deux plus grands saints franciscains, veillés par deux femmes, meurent ensemble, dans un lieu où l’on étudie la théologie et où l’on apprend à ouvrir les portes de son cœur.

Updated on 18 Janvier 2026
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