Après une épreuve, le recommencement
Comment renaître quand la vie s’est brisée ? À qui est-ce de pardonner ? Comment étouffer la haine face à une telle barbarie ? Comment ne pas rester dans une position de victime ? Ces interrogations ont traversé les survivants des attentats de Paris, le 13 novembre 2015, il y a un peu plus de 10 ans. Les victimes de ces attentats sont nombreuses et leur culpabilité d’être vivants est grande. Ce que ces personnes ont vécu est un traumatisme d’une violence inouïe, et pour s’en sortir, nombreuses sont celles qui ont dû mettre des mots sur ce cauchemar. Nombre d’entre eux ont ressenti de la haine, de la colère, de la peur. Il leur aura fallu beaucoup de temps, en étant bien entourés, pour passer de la survie à la vie, en étant conscients de ce passé, et pour certains, accepter la notion de résilience. Le psychiatre Boris Cyrulnik définit la résilience comme « la capacité à réussir à vivre et à se développer positivement de manière acceptable en dépit du stress ou d’une adversité qui comporte normalement un risque grave d’une issue négative ». La résilience a une place importante à prendre dans ces vies qui ont connu des traumatismes forts. Outre la résilience, l’espérance et la conversion peuvent également surgir de ces vies abîmées. On pense à ces parents qui ont perdu leurs deux filles lors de cette soirée du 13 novembre et qui témoignent de s’être convertis au catholicisme à la suite de cette épreuve difficilement concevable. Ils ont malgré tout découvert que « l’Espérance fait vivre », titre de leur livre écrit à la suite de ces attentats. « Apprenons le cri de l’espérance lorsque vient l’heure de l’épreuve extrême », ose confier le pape Léon XIV.
Une lente reconstruction
Avec une épreuve naît une blessure. Il faut alors vivre avec. « Certains voudront la cacher à tout prix. D’autres seront disposés à en parler, notamment avec leurs futurs employeurs », explique Cyriac, travaillant à Wake Up Café, une association qui offre une seconde chance aux personnes qui sortent de prison. « Pour tous, poursuit-il, il faut un temps de réadaptation à la vie à l’extérieur. Cela prend du temps de se retirer de la peau l’étiquette ”prison“ ». Se reconstruire après la prison, c’est aussi retrouver la confiance en soi, en la vie et en l’autre. Pour une personne qui a connu l’incarcération, « recommencer » signifie pour beaucoup « renouer avec sa famille, ce qui prend du temps » car les liens sont souvent très abîmés. Il faut faire face aux responsabilités qui les attendent à l’extérieur : pour certains, ce sera une famille (femme, enfants, parents), pour d’autres, ce sera tout simplement prendre leur vie en main. Aux yeux de Cyriac, « les anciens prisonniers qui veulent réellement s’en sortir ont un objectif personnel ou professionnel concret et choisissent de s’y tenir. Pour l’un, cela va être une formation de pâtissier, pour l’autre une création d’entreprise, pour un autre encore, ce sera l’objectif d’intégrer une entreprise qui lui plaît. Il y a eu en général un vrai travail personnel fait en détention, permettant la mise en œuvre du projet à la sortie ». Ceux qui travaillent dans cette association constatent que les anciens détenus ont généralement « pris conscience de leurs blessures, de ce qui les a amenés en prison, et ont choisi de se corriger et de transformer leur mentalité en profondeur. Cela a été un travail de longue haleine qui permet d’avoir une base solide sur laquelle s’appuyer à la sortie ».
Espérance et persévérance
Si un ancien détenu a choisi de s’en sortir, beaucoup de travail a été fait en amont, c’est-à-dire en détention. Cependant, Cyriac confie qu’« il y a toujours, à la sortie de prison, une phase de déprime, car entre ce que le détenu projetait de vivre et le réel auquel il se confronte, il y a un écart ». L’association Wake up Café propose un accompagnement à l’emploi et un carnet d’adresses d’entreprises qui ne seraient pas accessibles au détenu s’il sortait sans accompagnement. L’association propose en outre d’aider à la reconstruction de soi, et l’enjeu est également la lutte contre la récidive. Ce virage se fait en amont de la rencontre avec Wake up Café. Le détenu choisit de renoncer à la révolte, à la représentation du monde qu’il s’était faite dans son passé et choisit de construire sa vie au sein de la société dans laquelle il va et veut s’intégrer. « Pour un ancien délinquant, explique Cyriac, cela demande une véritable conversion, comme un virage à 180° ». Conversion à laquelle on peut ajouter une once d’espérance.
Voir la réalité de l’épreuve■
Absorber le choc de l’épreuve ne suffit pas : avancer signifie lutter contre la blessure qui sera toujours là, apprendre à vivre autrement et se transformer au contact des expériences de la vie. « Qu’ai-je envie de faire de ma blessure ? », se demande Sébastien, qui a connu un burn-out il y a quelques années. Même s’il sent cette fragilité l’effleurer encore, il a cependant pris une vraie distance et confie s’être relevé, au contact de la nature, du cyclisme, du silence, de la marche, de ses proches et du maintien d’un certain lien social. À la suite de cette épreuve qui a duré deux ans, Sébastien a trouvé le courage de rebondir et la douleur de ces années s’est transformée en une nouvelle sensibilité envers toute personne qu’il rencontre. Il aime préciser que durant son burn-out, « rester en contact avec la réalité » l’a aidé à ne pas sombrer : il a tout fait pour se rendre utile, à la mesure de ses forces, et l’expérience de cette souffrance lui a permis de changer de cap. La reconstruction passe parfois par l’exploration des ressources intérieures et cela peut aboutir à la découverte de forces insoupçonnées en soi. Ces capacités de rebond forcent l’admiration.