Un hôpital mobile dans la savane

À l’occasion de la fête de saint Antoine, la Caritas Saint-Antoine participera à la rénovation d’un hôpital itinérant, qui se rend dans les villages les plus reculés de la savane au Bénin et peut-être bientôt au Togo.
14 Juin 2026 | par

Danilo Tonin déplie une grande feuille sur la table. Il explique qu’il s’agit du plan du « camp de base ». Son index parcourt le papier : « Ici, les logements, là, les tentes pour les activités ; ici, les générateurs, là la cuisine, puis la remorque avec la salle d’opération et celle avec les toilettes… ». Si nous n’étions pas à la Caritas Saint-Antoine, cela ressemblerait à un plateau de jeu Risk avec les indications pour les campements. Ce projet que Danilo illustre, avec l’air d’être dans une extase créative, semble déjà réalisé. Il est déjà là, « sur le terrain », mais la guerre qu’il veut mener avec nous est en réalité une explosion de paix, une lutte contre un fléau endémique : la cécité et les maladies de la vue qui touchent des millions de personnes dans les zones rurales d’Afrique. Un engagement énorme, mais que Danilo aspire à transformer en quelque chose de plus grand : un service de santé itinérant parmi les villages les plus reculés de la savane.

Le tournant
Danilo est parti pour le Bénin en 2007, lorsqu’il a décidé de tout abandonner : une usine d’argenterie florissante sa grande maison, sa voiture, une vie aisée... Il s’est alors lancé dans une folle aventure qui est aujourd’hui devenue l’hôpital mobile et itinérant appelé Provvidenza Divina. C’est ainsi qu’il est devenu missionnaire laïc à 55 ans et aujourd’hui, à 80 ans, après avoir sauvé la vue de milliers de personnes, il n’a aucun regret. « Moi aussi, comme tant d’autres, j’étais pris dans l’engrenage de la production, de la réussite professionnelle, dans le “système”, et pourtant je me sentais malheureux, cela ne me suffisait pas, je n’avais pas de temps pour moi-même. Il m’a été difficile de comprendre ce que je cherchais vraiment, et après l’avoir compris, il m’a été encore plus difficile de vivre concrètement mon choix d’œuvrer en faveur des pauvres. Un choix totalement à contre-courant. » Initialement, c’est saint Antoine qui le guide : « J’ai fréquenté l’Institut théologique des Frères Conventuels à Padoue, mais le saut dans le vide a lieu à Lourdes, lors d’un voyage fait presque par hasard, devant la grotte de la Vierge, devant le Saint-Sacrement. C’est là qu’a eu lieu ma conversion. »
Cependant, bien qu’il sût qu’il voulait se consacrer aux pauvres, il n’était pas évident de comprendre où et comment le faire. Alors qu’il s’y attendait le moins, une indication, peut-être venue du Ciel, lui tombe dessus : « Un ami m’a invité déjeuner avec lui et une religieuse du Bénin. En discutant avec elle, j’ai commencé à comprendre la situation sociale et sanitaire du pays ». Au Bénin, on compte un médecin pour 16 000 habitants, mais dans les zones rurales, il n’y en a aucun ! « Le médecin est le sorcier du village et la pauvreté des habitants – des paysans pauvres et analphabètes, qui n’ont pas eu accès à l’éducation – ne leur permet pas de se soigner en ville. Les gens n’ont pas accès aux examens les plus élémentaires, une femme enceinte ne passe même pas d’échographie. Ainsi, même la seule forme de médecine dont ils disposent, la médecine naturelle, sans diagnostic certain, est moins efficace. »
La voie est tracée. En 2007, Danilo arrive au Bénin, grâce à des religieux, tel un Martien sur une nouvelle planète. Il loue une chambre et commence à prendre ses repères. Il n’est pas le genre d’homme à se tourner les pouces. La seule possibilité qu’il entrevoit pour lancer sa mission est de conclure un accord avec l’hôpital le plus proche, afin d’obtenir des tarifs préférentiels pour les plus démunis. Cela semble fonctionner, mais l’année suivante, le directeur avec lequel il a conclu l’accord s’en va et son remplaçant met fin à toute collaboration. C’est ce qui le pousse à chercher à rendre autonome sa mission. De retour en Italie, il peaufine l’idée d’un hôpital itinérant, composé de remorques, qui s’installerait périodiquement dans les endroits les plus reculés du Bénin, pour venir en aide aux villages voisins, dans un rayon de 150 kilomètres.

Un projet qui paraît fou
Tout ira bien, il en est certain. Il a conclu un pacte avec Dieu, explique-t-il en riant, avec une ironie qui caractérise sa personnalité autant que sa force intérieure. « J’ai dit au Seigneur haut et fort : “Je laisse tout tomber, mais maintenant tu dois tout me donner”. Et il en a toujours été ainsi, je n’ai jamais achevé un projet dans le rouge, au contraire, il me restait souvent une petite somme. Cette mission vit sous le signe de la Providence ».
Et si la Providence ne l’a jamais déçu, lui non plus n’a jamais déçu la Providence. Dans sa manière d’agir, il ressemble à un fleuve en crue, mais parvient à gérer ses mille ruisseaux, probablement grâce à son expérience d’entrepreneur. Il identifie les bons interlocuteurs, va les rencontrer, parle, explique, sait impliquer, concrétise les possibilités. Le directeur d’un établissement hospitalier lui promet d’équiper entièrement les semi-remorques – s’il parvient à les trouver – avec une salle de consultation, une salle d’opération et tout le matériel nécessaire. 
Ils sont nombreux à lui aplanir ainsi le chemin : des vendeurs de remorques et de matériel logistique lui offrent ou lui fournissent à bon prix des véhicules et des équipements ; un ami lui offre l’argent nécessaire pour financer l’expédition… Les premiers médecins bénévoles sont des ophtalmologues, ce qui lui ouvre les portes d’un congrès international d’ophtalmologie, où il noue des contacts avec les plus grandes entreprises du secteur, en Italie et dans le monde. Aujourd’hui encore, 18 entreprises en ophtalmologie et 7 dans le secteur de l’optique lui offrent deux fois par an tout le matériel dont il a besoin : des équipements, des instruments chirurgicaux, des médicaments et des collyres, des blouses, ainsi que du matériel de consommation courante. Certaines entreprises lui font don de toutes les montures de lunettes.
Son récit est une liste d’anecdotes, d’histoires et de coïncidences inexplicables. Ce qui est certain, c’est que l’hôpital Provvidenza Divina, grâce à ce tourbillon d’aide, fonctionne depuis 2012 et soigne plus de 20 000 personnes par an, pour la plupart atteintes de maladies oculaires, certaines très graves et pouvant conduire à la cécité, ou obligeant à porter des lunettes. Pour gérer ce flux de contacts et « bien faire les choses », Danilo a d’abord ouvert une ONG au Bénin, à Abomey-Calavi (ville du sud du pays), « Soleil d’Afrique-Bénin », puis une association à but non lucratif du même nom à Arsiè en Italie, son pays d’origine.
Seul coup d’arrêt : la Covid. « Cela m’a toutefois fait prendre conscience de la nécessité de mieux protéger les médecins et le personnel paramédical contre les infections, en me procurant une remorque pour les dortoirs, alors qu’auparavant les bénévoles logeaient dans les paroisses ou chez l’habitant », explique-t-il. Il doit beaucoup à ces soignants venus d’Italie qui travaillent dur et paient même leur voyage pour venir jusqu’ici : « Pour qu’ils se sentent davantage chez eux, j’ai même appris au cuisinier africain à faire du risotto », dit-il en riant.

Une longue expérience
Aujourd’hui, les bénévoles italiens, entre médecins et techniciens, sont une trentaine, mais entre-temps, l’hôpital a formé 2 médecins, 8 infirmiers et 4 techniciens locaux qui sont régulièrement rémunérés. « Notre hôpital applique des tarifs différents en fonction des moyens des gens, notamment parce qu’au Bénin, on croit que si le traitement n’est pas payé, il sera inefficace. Nous acceptons également, si nécessaire, des poulets et des œufs. Le peu que nous récoltons nous permet de payer le personnel ainsi que la nourriture et l’hébergement des bénévoles ».
Cependant, après 15 ans de service auprès des plus démunis, l’hôpital Provvidenza Divina a besoin d’un arrêt au stand : « Les camions et les remorques se sont détériorés, tout comme les installations et certains équipements. Cela fait un moment que je rêvais de rénover le camp de base, pour améliorer le service rendu à la population, mais aussi la sécurité et le confort du personnel, qui s’occupe chaque jour de plus de 100 personnes, dont des enfants, et en opère au moins 10 quotidiennement. Je voudrais également renforcer le volet du projet consacré aux soins de base, en envoyant un médecin généraliste dans les villages ainsi que des infirmiers et des techniciens pour effectuer des analyses de sang et des échographies pour les femmes enceintes. Au siège de l’association à Abomey-Calavi, qui nous sert également d’entrepôt, nous disposons déjà d’un petit laboratoire d’analyses, tandis que nous collaborons depuis des années avec l’hôpital de Padoue, qui lit à distance les résultats d’examens de nos patients. Bref, nous avons désormais acquis l’expérience et le réseau de contacts nécessaires pour franchir un cap et soigner plus efficacement davantage de personnes. »

L’intervention de la Caritas Saint-Antoine
C’est ainsi que Danilo a remis en marche, à plein régime, son réseau de contacts, réussissant à se voir offrir de nouveaux châssis de semi-remorques, des tracteurs routiers, des camions frigorifiques, du matériel spécialisé et même une camionnette. L’hôpital de Padoue équipera la salle d’opération, de machines de stérilisation de l’air et d’un microscope opératoire. Le tout pour une valeur de plus de 380 000 euros. Cependant, cette fois-ci, pour achever la rénovation de l’hôpital Provvidenza Divina, il manque encore de nombreux éléments très coûteux, parmi lesquels 5 caravanes à monter sur les châssis des semi-remorques, des groupes électrogènes, une cuisine, un système de purification, des toilettes pour les chambres des bénévoles, des toilettes chimiques pour les patients, de nouveaux pavillons pour la salle d’attente, des appareils électroménagers pour la buanderie, une voiture pour le service sanitaire dans les villages et, enfin et surtout, les frais de transport. Cette fois-ci, et pour la première fois dans l’histoire de l’hôpital, un financement considérable est nécessaire : 478 000 euros. C’est à la Providence de jouer son rôle, laisse entendre Danilo, toujours fidèle à son pacte. « Et cette fois-ci, la Providence, c’est vous, la Caritas Saint-Antoine et ses sympathisants ».
Danilo a hâte de mener à bien ce projet. Il aimerait acheter tout ce qui manque et monter le nouvel hôpital mobile, en faisant appel à la main-d’œuvre qu’il peut trouver plus facilement en Italie, puis le démonter et le transporter à Gênes pour l’embarquer par ferry vers le Bénin. « Mon rêve est de rouvrir la mission en janvier 2027 et de l’étendre au Togo ». En attendant, il s’est rendu dans ce pays africain pour obtenir tous les permis nécessaires, mais aussi pour assurer la continuité du projet à l’avenir : « Je ne suis pas éternel ! Tôt ou tard, la Providence m’enverra en vacances chez notre Père ! ».
En attendant, il se déplace toujours avec son projet de camp de base dans son sac, le présente à des entrepreneurs, des politiciens, des associations, des paroisses et des particuliers : « Ici, le dispensaire, là, le pavillon avec des nattes pour l’attente, puis la cuisine et la cantine pour offrir un repas aux gens qui attendent parfois jusqu’au lendemain pour être examinés ; là, l’endroit pour stériliser les instruments chirurgicaux ; là, la semi-remorque avec les montures de lunettes et le technicien pour les verres… » Et ceux qui l’écoutent ont déjà « les pieds sur le terrain » avec lui.

Updated on 14 Juin 2026
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