La révolution des éleveuses

En Inde, un diocèse a mis au point grâce à la Caritas Saint-Antoine un système laitier qui permet à 205 femmes de zones rurales d’améliorer leur vie et celle de leurs enfants. Une révolution copernicienne à l’échelle du village.
09 Août 2026 | par

Au Tamil Nadu, région du sud de l’Inde célèbre pour sa culture millénaire mais aussi pour sa pauvreté, la vie de nombreuses familles dans le besoin dépend de l’élevage d’un animal, généralement une vache. Le lait, trait environ 240 jours par an, est souvent la seule source de subsistance. Ces minuscules entreprises familiales sont gérées par des femmes issues des castes les plus basses. Elles sont les plus démunies au sein d’une société qui ne prévoit aucun ascenseur social et qui empêche les plus défavorisées d’accéder à l’école, à un logement décent et aux services de santé. Il s’agit d’une véritable ségrégation sociale, empirée par certaines coutumes culturelles difficiles à éliminer, comme l’obligation d’offrir une dot pour les filles lors de leur mariage, qui est une source de tensions familiales et de violence envers les femmes à marier.
Mais cet animal, qui ancre ces femmes à la terre et à la pauvreté, peut-il aussi devenir un moyen d’émancipation ? Telle est la question à la base d’un projet soutenu par la Caritas Saint-Antoine dans deux zones rurales du diocèse de Sivaganghai, composé au total par quatorze villages, situés sur un territoire aride, pauvre en fourrage et éloigné de tout service. La demande d’aide à l’institution caritative des frères conventuels de Padoue a été formulée en octobre 2025 par le frère Britto Jeyabalan, secrétaire d’une association diocésaine de promotion du développement, le Sivagangai Multipurpose Social Service (SMSSS).

Un circuit laitier local
L’association a mené une étude spécifique sur les éleveuses de vaches laitières de la région, en cherchant avec elles à comprendre comment il est possible d’améliorer leurs conditions de vie. 
Pour ce faire, il y a deux obstacles à surmonter. Le premier est d’ordre structurel : les éleveuses ne disposent pas du soutien logistique nécessaire pour faire arriver le lait sur le marché libre et sont contraintes de le vendre au rabais à des intermédiaires locaux. Un litre de lait est payé moins de 30 roupies, un revenu qui est loin de suffire pour subvenir aux besoins de la famille. 
Le second obstacle dérive du premier : les éleveuses n’ont pas les moyens d’acheter de fourrage enrichi qui permet d’augmenter la production de lait et d’atteindre la qualité exigée par l’industrie laitière. En somme, il s’agit pratiquement d’une condamnation à la misère, à laquelle s’ajoutent souvent des sécheresses récurrentes.
Mais voilà qu’une solution se dessine. Pourquoi ne pas créer un circuit laitier local, qui englobe tous les villages et permette d’acheminer quotidiennement le lait vers les industries du secteur sur le marché élargi ? Un effort initial pour mettre en place le réseau logistique et améliorer la qualité du produit est certes nécessaire mais les bénéfices seraient bien plus importants. Pour amorcer ce changement, il faut toutefois un moyen essentiel mais tout à fait hors de portée des moyens financiers des femmes et de l’organisation diocésaine elle-même : une camionnette pour collecter le lait. Un véritable luxe dans cette région
Entre-temps, les rencontres organisées dans les villages ont mobilisé les femmes qui, dépassant leur résignation ancestrale, commencent désormais à espérer en un changement. Au moins 205 éleveuses se sont montrées intéressées par le projet, bien qu’elles appartiennent à 14 villages différents, regroupés en deux zones distinctes. C’est l’embryon d’une association professionnelle, fondamentale pour commencer à acquérir un pouvoir de négociation. 
L’organisation logistique est désormais en place : « Nous avons identifié un centre de collecte du lait dans chaque village, explique le frère Britto. Lorsque tout sera prêt, une femme salariée gérera la collecte et contrôlera la qualité du produit, en le préparant pour le transport, afin que la camionnette puisse le charger facilement et sans perdre du temps. »

La contribution de la Caritas Saint-Antoine
Le frère Britto continue à élaborer le projet avec les opérateurs et les femmes des villages et prend contact avec deux grandes entreprises laitières de la région. Grâce à toutes ces relations, il est établi que la collecte du lait se fera deux fois par jour. Un accord qui porte le prix du lait à 38 roupies par litre, c’est-à-dire presque un quart de plus qu’auparavant. Tout est désormais prêt pour faire démarrer ce nouveau système. 
Le frère Britto propose le projet à la Caritas Saint-Antoine, avec qui il a déjà mené à bien des projets en faveur des femmes au cours des années précédentes. Il faut 6 700 euros pour acheter un Tata Ace Gold, une camionnette d’un peu plus de 2 mètres sur 1,40, capable de transporter jusqu’à une tonne et demie de lait sur les routes poussiéreuses de Sivaganga, jusqu’aux industries laitières de la région. 
La Caritas Saint-Antoine a accepté de financer le projet et a versé la somme demandée à la fin de janvier dernier. Quelques jours plus tard, l’association organisait une réunion pour mettre à plat le calendrier et les lieux. Peu après ont eu lieu les réunions de formation destinées aux femmes des villages et à celles qui géreront les centres de collecte. 
L’arrivée du véhicule tout neuf est déjà une fête, il est le signe concret d’un grand changement. Aujourd’hui, les 205 petites entrepreneuses laitières sont réunies au sein d’une association ; elles constituent une masse critique qui leur permet d’acheter le fourrage adéquat, de payer le carburant de la camionnette, le chauffeur et les employées des centres laitiers. Mais ce n’est pas tout : le diocèse les réunit régulièrement, vérifie leur travail et organise des cours d’autopromotion et de sensibilisation à leurs droits. Mais le plus important, c’est qu’elles pourront désormais compter sur un revenu sûr, ce qui permettra d’améliorer leur vie et celle de leurs enfants. 
Aujourd’hui, les 205 éleveuses sont finalement au centre de leur univers productif, tandis que leurs animaux ne sont plus un fardeau qui les cloue à la pauvreté, mais le levier de leur épanouissement personnel. Une révolution copernicienne à l’échelle du village.

Updated on 09 Août 2026
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