Le goût de l’Évangile
La fréquentation de la Sagesse, en effet, ne cause pas d’amertume, c’est-à-dire le plaisir du péché ; le palais qu’elle affecte n’est infecté d’aucun venin.
Et il n’y a pas de peine à vivre en son intimité ; les plaisirs spirituels augmentent le désir, plus on s’en nourrit, plus intensément on les aime car on y trouve du plaisir et de la joie.
Saint Antoine, Sermon pour le Xe dimanche après la Pentecôte
« La foi chrétienne est contraire à toute forme de plaisir. La spiritualité chrétienne est avant tout une question de sacrifice. Les chrétiens sont appelés à renoncer à la joie pour embrasser une vie de souffrance ». Bien qu’elles soient exprimées avec une certaine exagération, ces remarques sont encore fréquentes lorsque l’on parle du christianisme. Bien sûr, certaines formes de vie spirituelle ont favorisé, par le passé, une vision déformée de la foi en Jésus Christ. Mais nous savons bien que ce n’est pas du tout ainsi.
L’expérience spirituelle chrétienne trouve ses racines dans une « bonne nouvelle » : l’Évangile. Si l’Évangile est le terreau sur lequel se développe la foi chrétienne, cela signifie que la joie en est un aspect essentiel. Cependant, les pensées et les sentiments semblent s’orienter vers quelque chose de lourd lorsqu’on parle de spiritualité chrétienne. Pourquoi ?
Avançons par étapes, en faisant confiance aux paroles de saint Antoine. Notre saint bien-aimé parle de sagesse, qui n’est ni une doctrine, ni un bagage culturel ; la sagesse est liée au goût, à la capacité de percevoir la saveur. Un bon point de départ ! La foi chrétienne n’exige pas en premier lieu la clarté des idées ou des comportements, mais elle offre une nourriture à savourer. Saint Antoine en parle à plusieurs reprises dans ses Sermons : ce que l’on savoure, ce n’est pas une idée, mais une relation avec le Seigneur Jésus, son amitié, sa façon de se faire proche de chacun de nous. Bien sûr ! Une amitié perdure s’il y a de la joie à être ensemble ; ensuite, petit à petit, on apprend à mieux se connaître. Vivre avec le Seigneur – c’est lui la sagesse qui donne du goût ! – ne procure ni agacement ni nausée. L’agacement, c’est ce que l’on ressent quand quelque chose ou quelqu’un heurte notre sensibilité ; on a hâte de s’en éloigner ! La nausée, en revanche, est l’expérience d’une satiété exagérée et étouffante. Le Seigneur, dit saint Antoine, s’approche de nous sans jamais risquer de nous agacer ou de nous écœurer. C’est un magnifique test révélateur. Si, dans notre manière de vivre la foi, nous ressentons de l’agacement, ou si quelque chose nous semble dégoûtant, cela signifie que quelque chose ne va pas. Cela veut dire que nous accordons trop d’importance à des éléments qui sont étrangers à l’Évangile et à la foi.
En revanche, lorsque nous vivons bien notre foi, alors nous sommes joyeux, heureux ; et notre désir de nous réjouir devient même insatiable ! C’est bien loin d’être une religion triste !
Il reste encore à comprendre pourquoi la spiritualité chrétienne risque d’être mal comprise et assimilée à une vie de souffrance. La raison réside peut-être dans le fait que la sagesse de l’Évangile et la joie qui naît de notre amitié avec Jésus nous demandent de faire de la place aux autres, de ne pas nous renfermer sur nous-mêmes et sur nos besoins instinctifs comme s’ils étaient le seul critère de jugement. Le désir spirituel n’est pas impulsif ; c’est la mesure, l’équilibre dans la manière dont nous vivons nos relations, le choix de rester même où cela demande des efforts. Et cela, sans aucun doute, coûte parfois un peu. Un peu d’amertume, pour une joie profonde.